vendredi 26 avril 2013

Les Cahiers d'Ésope, textes philosophiques de Bernard Marcotte

Les Cahiers d'Ésope
1 volume de 170 pages
Publibook, 2013
(disponible en version papier, 
et en version PDF)

















Les Cahiers d'Ésope réunissent un ensemble de textes de portée surtout philosophique, rédigés par Bernard Marcotte dans les années 1920, alors qu'il est atteint d'une maladie survenue dans les suites d'une blessure reçue durant la Première Guerre mondiale, maladie qui l'emportera en 1927, à tout juste 40 ans.










Sommaire

Préface, d'Henri Cambon
Les Cahiers d'Ésope, par Paul Tuffrau

I. La Vie étroite (Variations sur un thème philosophique)
       Remarque préliminaire
       I. L'étonnement : le don philosophique
       II. Existence. Être. Création
       À propos des relations : le sens tragique de la Vie étroite

II. Les entretiens de Tantale
       Prologue
       1er entretien : sur l'intervalle
       2e   entretien : sur l'amour (manquant dans le manuscrit)
       3e entretien : sur l'Être (fin de l'entretien)
       4e entretien : sur la mort

III. Les veillées de Diomède
       La boîte de Pandore (Dialogue sur le rire)
          A. L'évocation du  diable
          B. La causerie sur le rire
          C. La conjuration du diable
       Deuxième veillée : la curiosité

IV. Les Heures d'Amymone
       Musique marine
       Chanson des îles

Quelques extraits

L'étonnement : le don philosophique (p. 40)
   Toute réalité est un avènement. Comme le chant de l’oiseau perce la feuillée bruissante, son cantique vient vers nous à travers un idéal murmure. Le chœur des possibles, foule sans nom, tenace, insaisissable, l’enveloppe et l’assiège dans cette solitude où nous voulions surprendre sa secrète essence. C’est comme une perle infiniment précieuse vue tout au fond d’une mer limpide pleine de frissons et de courants, et, sous la masse ondoyante des eaux, voici qu’elle-même tremble et vacille, ondoie et s’imprécise, prête à s’évanouir, semble-t-il, dans cette mystérieuse incertitude d’elle-même et cet étonnement d’être là.
   Un poète s’en tiendrait à ce doux vertige d’irréalité. Mais le philosophe est un homme plus résolu : il lui faut des pourquoi, avec des points d’interrogation au bout de sa phrase. Pourquoi tel rouge, et non pas tel autre ? Du rouge, et non pas une autre couleur ? Une couleur, et non pas quelque autre chose ?

À propos des relations : le sens tragique de la Vie étroite (p. 80-81)
   Ainsi restreint, barré de toutes parts, et comme pris à la gorge d’une angoissante étreinte, l’ordre de l’existence nous apparaît une immense défaite, un écrasement, une oppression infinie. Tout a été perdu, sauf cette petite part qui est laissée. À chaque pas du pèlerinage, les horizons se rétrécissent. Les destins, hier encore possibles, ne le sont plus aujourd’hui. [...]
   Pour sauver l’homme d’une telle misère, est-il besoin vraiment de lui prêcher sa grandeur, comme fit Pascal ? Ne suffit-il pas de le laisser à sa fierté, à son honneur de vaincu ? Cette porte, seule ouverte, qu’elle nous soit une arche triomphale. Que cet étroit chemin soit le chemin de la ferveur. Que ce tragique silence s’emplisse d’une muette fidélité.
   Voici la petite barque sur l’océan sans bords. Elle ne vient de nulle part et ne va nulle part. Un jour, elle est mêlée aux vents, aux flots, à la lumière : tout finira par un total naufrage. Il n’y a pas de rive, si lointaine qu’on la rêve, où se puisse suspendre le plus fragile espoir. Il n’y a pas de regard au fond des étendues, pas un ange dans les cieux qui puisse témoigner d’elle encore quand elle aura passé. Qui donc oserait désavouer un tel destin ? Quel cœur ne lui serait pas constant ? Cette existence qui ne se suspend à rien, cette disgrâce, cet abandon, feront peut-être monter à nos lèvres une oublieuse chanson, ou le blasphème d’une révolte impie, mais jamais le honteux murmure d’un reniement. – On songe sans doute à de plus doux voyages : quelque paisible navigation côtière, avec toujours un rivage en vue et un port avant la tombée de la nuit, une vie de coin du feu avec un Paradis au bout. Un tel destin lasserait notre âme encore : ces grands bienfaits font les cœurs ingrats. Mais cette petite part, si tôt consommée, si fragile et si aventureuse, notre vie étroite, au moins, nous savons bien que nous ne la mépriserons jamais.                                                                                   

Le philosophe Jean Wahl (1888-1974), ami de Bernard Marcotte, fit paraître dans Recherches philosophiques (1934-1935, volume IV, p. 385-389) deux pages de La Vie étroite, avec une longue introduction.