mardi 21 août 2012

Les Fantaisies Bergamasques

1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
Les Fantaisies Bergamasques, de Bernard Marcotte
Éditions Thélès, 308 p., 2012
(1ère parution en 1913 : Édition du Temps Présent)













Extraits de la Préface
   C’est bien cette fantaisie qui est le thème principal de l’ouvrage. Mais la fantaisie de Bernard Marcotte n’est pas un jeu frivole. C’est une attitude délibérée devant la vie, « une légèreté intérieure, une disposition à la joie », face aux souffrances : « Un brin d’herbe au soleil est plus beau qu’un arbre foudroyé. » Cependant, même si parfois dans ce livre, Bernard Marcotte ébauche des réflexions d’ordre philosophique, sa fantaisie reste pleine de fraîcheur et de naturel, et l’on y trouve également beaucoup de poésie et de charme, mais aussi de très belles notations de nature et descriptions de paysages, évocations des Ardennes natales, ou bien de la forêt de Fontainebleau où, lorsqu’il habita à Paris, Bernard Marcotte aimait aller se promener…


Les Fantaisies Bergamasques : Quelques extraits

Fantaisie sur les villages et les forêts. Troisième journée
   Il y a dans les forêts des heures de rêverie, d’oubli et de volupté où passent des souffles si légers que seules s’inclinent au bord des sentiers les graminées et les plus légères des fleurs. Et il y a des heures de grâce et de sérénité où, sans que le silence en paraisse troublé, le vent balance largement les cimes les plus hautes des arbres. Il y a enfin des heures de trouble et de désir où de chauds parfums s’élèvent de la terre, où des souffles orageux tourmentent la forêt, où les vallées retentissent, pleines d’un frisson douloureux. Ainsi les pensées s’agitaient ce jour-là dans l’âme de Colombine. […]
   Il y eut des sentiers qu’elle parcourut en dansant, des clairières où elle passa des heures à regarder le ciel, étendue sur le dos. Elle s’arrêta au bord d’une petite mare semée de feuilles mortes et sur laquelle des insectes couraient en tous sens avec un frisson de lumière au bout de leurs longues pattes, chaque fois qu’ils touchaient l’eau, et ce spectacle la plongea dans une voluptueuse extase. Grâce et caprice, mélancolie et volupté, charme des longues espérances, inquiétude du désir, tous les frissons étaient en elle, toutes les passions agitaient son âme. Le jour s’écoulait doucement autour d’elle, plein de soleil et de cris d’oiseaux.

Fantaisie sur les villages et les forêts. Dixième journée
   Et maintenant, que les fictions s’évanouissent pour un instant, que les rêves se dissipent, et qu’à travers la fantaisie l’amour, le grand amour de la vie se manifeste ! Ceci n’est plus un conte que je vous fais, une histoire que j’imagine, c’est moi-même, ce sont mes souvenirs bien-aimés, ce sont les heures voluptueuses que j’ai vécues. C’est moi qui suis venu à travers la forêt, c’est moi qui suis debout dans cette longue vallée qui s’illumine, immobile et regardant le ciel. Joie ! Force triomphante ! Éblouissement sur la terre, éblouissement dans les cieux ! Qu’allez-vous adorer sur la colline, vous les brumes matinales qui glissez pareilles à de blancs fantômes ! Des oiseaux : des milliers de chants d’oiseaux. De la rosée : d’innombrables gouttes scintillantes semées sur les prairies et suspendues aux feuillages. Joie ! Joie à la petite flaque d’eau qui rayonne entre ses ajoncs verts. Joie à l’arbre dressé dans la lumière, à ses branches tordues, à sa brune écorce, à la mousse qui verdit à son pied, à la petite feuille qui palpite là-haut au bout de son mince pédoncule. Joie au grand ciel immobile, au pâle azur du ciel, infinie et suprême splendeur.
   Et tu jaillis au-dessus des collines, ô bel astre, dispensateur magnifique de la vie. C’est par toi que la feuille a verdi, que les fleurs sont écloses, c’est dans tes rayons que le pollen a voyagé sur les ailes de l’insecte, ivre de ta lumière, et les fleurs furent fécondées dans les midis que tu dispenses. Ô père des apparences légères et de la joie profonde ! Voici que les fruits ont mûri, que les corolles se sont fanées, voici que la feuille s’est desséchée et craque aujourd’hui sous la main qui la froisse. Ainsi les saisons s’écoulent et tu règles le rythme éternel des jours fugitifs. Je te salue au pied de la colline, dans la longue vallée. Je crie vers toi comme du fond de l’abîme un long cri de bonheur et de volupté. Je m’en souviens, je m’en souviens, je suis poussière et cendre ; je suis un peu de cette argile humaine qu’une force inconnue a façonnée pour être anéantie. Petite est ma durée et l’on peut dénombrer mes jours ; mais j’ai ce grand orgueil d’être triomphant dans ma joie et infini dans mon amour. Que ce soit la gloire de l’être périssable, ô bel astre qu’on peut croire éternel, de t’avoir salué avec une âme divine en ces moments sublimes. Ô soleil des maturités et des floraisons, douce et mouvante lumière si belle sur les campagnes, si magnifique sur la mer, si divinement jeune dans les forêts matinales ! Puisses-tu m’aider dans ces œuvres de joie légère et de capricieuse volupté et me faire oublier la dure étreinte de la vie et ce cercle de fer où nous nous débattons tous.

En Flandre. La mort de Dame Asphodèle
   Une histoire, une histoire comme au vieux temps. Vous par qui furent célébrés les amours de Tristan et d’Yseult et le jardin où Francesca ne lut pas plus avant, poètes d’Italie, conteurs de Bretagne, écoutez. C’est une grande maison de Flandre, un peu triste et mélancolique. Devant, une rue déserte : parfois un marteau qu’on heurte, un passant qui se hâte. Au-dessus des toits, le ciel rayonnant ou sombre, mais gardant jusque dans ses splendeurs quelque chose de pâle, de fin et de mélancolique. Des nuits, des jours, du soleil et de la brume, sans cesse quelque bruit qui s’échappe de la rumeur confuse de la ville et à toutes les heures le carillon des cloches qui passe à travers le ciel. Or cette maison est bien close, et dans ses murs gris les fenêtres semblent vouloir se dérober à la plus joyeuse lumière. Derrière, il y a un jardin avec de petits arbres et des fleurs aux corolles éclatantes sur des tiges minces et droites. C’est là que Dame Asphodèle s’est retirée. Elle a choisi pour rêver à son amour une salle vaste et silencieuse où il y a de vieux meubles, de gros bahuts ornés d’animaux fantastiques, des fauteuils au dossier sculpté, et sur tous les murs, au-dessus du lambris, une tapisserie pleine des images du vieux temps : des rois, des princesses, des enchanteurs, des amants peut-être, qui donc aurait su dire toutes ces merveilles ? Et les bêtes sculptées dans le bois des bahuts et des fauteuils, qui donc les aurait pu nommer ?
   Dans le calme lumineux des derniers jours de cet été, dans le silence du crépuscule et dans la grâce du matin, Dame Asphodèle sent sa vie se dissoudre lentement, comme une goutte de rosée qui s’évapore, comme un peu de neige qui fond sur la montagne. Ce n’est pas une douleur violente, c’est une sorte de langueur qui la pénètre, une pensée trop douce qui envahit son âme. Elle meurt d’amour, de la douceur d’amour, et, sans regret, sans espoir, elle s’abandonne, sachant que tout est vain, que c’est sa destinée, la destinée de toutes les petites dames du monde qui ont les joues aussi roses, les mains aussi blanches, les cheveux aussi légers.

À propos des Fantaisies Bergamasques
 Sous un titre un peu énigmatique, M. Bernard Marcotte vient de publier une série de nouvelles d'une fantaisie tour à tour brillante et émue, et que lient entre elles, pour en faire un seul roman, "les fous de Bergame" dont elles racontent la merveilleuse odyssée. Ils apparaissent et ils passent sous les personnages de la Comedia dell' Arte. Colombine et Isabelle, Arlequin, Pierrot, Léandre, le docteur de Bologne, Scapin et Scaramouche, faisant sonner dans l'air léger du matin les clairs grelots de leur folie, semant leur rire comme des grains de joie à travers l'Italie ou la Flandre, brodant les arabesques de leur imagination sur la trame unie des existences autour desquelles ils ont dansé, créateurs d'illusions qui suscitent le rêve, élargissent le champ de la vie.
André Delacour. La Démocratie. 18 septembre 1913

Qui voudrait défendre à ce délicieux rêveur de rêver ? Tour à tour attendri et spirituel, ironique et lyrique, il n'est prisonnier d'aucune idée, d'aucune technique.
Jean-Marie Carré, Revue d’Ardenne et d’Argonne, Numéro 5-6, paru en juillet-octobre 1914, p. 179

[…] Bernard Marcotte qui est vraisemblablement un des premiers prosateurs de notre génération […]. Roger Dévigne. Une édition à rééditer. Les Fantaisies Bergamasques de Bernard Marcotte. L’encrier, n° 1, 15 mai 1919, p. 11

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