samedi 18 août 2012

Théâtre de Bernard Marcotte


1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
Théâtre, de Bernard Marcotte.
Publibook, 232 p., 2015 ; Éditions Thélès, 290 p., 2011





Extraits de la Préface
   Ma Mère l’Oye est une pièce de théâtre, et en même temps un conte. […]
   Comme pour Ma Mère l’Oye, Bernard Marcotte songea à la (il s’agit de la pièce intitulée Le Songe d’une nuit d’été) faire publier, et, à cette occasion, il la relut, écrivant alors à Paul Tuffrau : « Je ferai une préface pour expliquer que c’est un songe, une rêverie désordonnée comme toutes les rêveries, compliquée et diverse à plaisir, et qu’on a mille fois tort d’y chercher une action, des personnages vivants quand il n’y a que moi de vivant dans tout cela. Du lyrisme qui ne s’inspire ni de l’amour, ni de la mort, ni de la nature, mais de la fantaisie. »

______________________________________________________________

Théâtre : Quelques extraits

Ma Mère l’Oye
MAB – C’est vrai que j’étais une vagabonde et une enfant sauvage. Oh ! mes années, mes vingt années, vous avez passé comme de beaux oiseaux, comme des nuées brillantes, comme des songes légers : vous ne m’avez rien laissé. Vous avez glissé sur mon âme, comme l’eau des torrents dans la vieille forêt fuyait entre mes doigts qui croyaient saisir leur flot profond et rapide et n’en gardaient rien que de frêles gouttelettes brillantes.
   L’air fraîchit, le soir tombe. Là-bas, dans la profondeur silencieuse des jardins, l’ombre s’accumule sous les grands arbres et la couleur des eaux dans les bassins tranquilles change comme la couleur du ciel. Par-dessus les dernières collines, je vois se bâtir dans les nuées ces édifices aériens, ces palais crépusculaires que la dernière splendeur du jour éclaire encore. Pourquoi toutes ces choses sont-elles si troublantes et si fugitives ! N’y a-t-il rien à saisir sur la terre, ne peut-on rien fixer en son âme que le frêle souvenir de tant d’heures brillantes !
   Ô rouet, vieux rouet de Mère-Grand, j’entends encore bourdonner ta musique : « Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas une danse. Toujours le même bruit, toujours le même train. C’est de la patience et c’est de l’amour. » Instruis-moi à filer du même geste, dans des pensées toujours égales, la suite continue des jours. S’ils ne laissent après eux que de la cendre, que cette cendre du moins ne soit pas dispersée au vent comme une vaine poussière, mais qu’elle s’accumule au foyer de la vie et vienne s’ajouter pieusement aux autres cendres des autres jours. Nuit douce, nuit délicate, nuit profonde, toi qui enveloppes déjà de tes ombres furtives tous ces mirages aériens qui enchantaient mes yeux, quel désir, doux comme ta douceur, profond comme ta sérénité silencieuse s’éveille en moi ce soir ! Autour de mon âme, quelle solitude encore ignorée se révèle soudain ! Oh ! que quelqu’un se penche vers moi et je me pencherai vers lui ! Qu’il me tende sa coupe, et je m’abreuverai jusqu’à l’ivresse ! Qu’il me demande le don de ma vie dans toute sa plénitude et, pour lui seul prodigue et généreuse, je disputerai à l’univers avec l’âpreté d’un avare les plus frivoles de mes pensées et les plus vains de mes songes. (Acte III, scène VI)

Le Songe d’une nuit d’été
Pour le Songe d’une nuit d’été
Il faut un bois tranquille et des sentiers secrets,
                        Et pour chaque sylphide une robe irisée,
                        Un habit vert pour Puck, des gouttes de rosée
                        Qu’on jettera négligemment sur la forêt.

                        Pour Bottom et sa troupe, il faut un cabaret,
                        Des habits de Téniers et des cruches brisées.
                        Un seigneur de Watteau fera le roi Thésée.
                        Les amantes seront de Greuze et de Lancret.

                        Pour gnomes nous prendrons les singes de Chardin.
                        Le bois sera moins qu’un hallier, plus qu’un jardin.
                        Titania sera fantasque, mais correcte.

                        Il faut un écureuil, des hiboux et des merles,
                        Léger brouillard d’argent, clair de lune gris-perle,
                        Et des diamants taillés pour les yeux des insectes.
                                                *
Dans un décor féerique, avec des personnages pris aux contes d’enfant et bien plus qu’à l’histoire à la légende, j’ai voulu chanter toute la simplicité, toute la naïveté de la joie humaine. Seuls les vers d’Aristophane ont plus de grandeur ; ils font entrevoir après cette enfance, une maturité. Je voudrais que cette œuvre laissât aux plus désenchantées des âmes quelque chose de frais et de calme, comme ces vents du matin qui passèrent sur l’éclosion des fleurs. La fantaisie, l’amour, la nuit et l’aurore, la forêt, les danses, le clair de lune et les étangs qui sont des choses bonnes et pures.
                                                *
Prologue : PUCK, au public 
 Écoliers et manants, dames et gentilshommes,
                        À tous, premièrement, se présente et se nomme,
                        Comme il sied aux lutins, son bonnet sur le front,
                        Puck, un gnome des bois, un page d’Obéron.
                        Ayant moi-même un rôle en cette comédie
                        Et devant me mêler à cette trame ourdie
                        Par un rêveur ancien, rejetant ses soucis,
                        Je viens vous saluer et vous conter ceci :
                        Qu’il est deux parts du monde, une pour les poètes,
                        L’autre pour les amants, que notre âme n’est faite
                        Que pour ce double jeu fantasque et puéril
                        Et que nous croiserons uniquement ces fils.
                        Ne vous offensez pas, surtout, de ce costume :
                        Il sied bien mieux dans la forêt et sous la brume,
                        Lorsque le vent du soir agite mes grelots,
                        Et puis là-bas sous nos sapins et nos bouleaux.
                        Nous tenons l’univers pour une vieille chose
                        Qu’il faut renouveler par des métamorphoses,
                        Et la réalité pour un habit trop court,
                        Qui nous donne des airs trop guindés et trop lourds.
                        Donc nous allons pour vous ainsi qu’une ambroisie
                        En toute liberté verser la fantaisie.
                        Excusez-moi : j’entends du bruit, je disparais.
                        Nous nous retrouverons ce soir, dans la forêt.
                                                                                    Il sort.
                                                *
HERMIA s’éveille, les cheveux dénoués tombant sur ses épaules, encadrant son visage
                        Quelqu’un avait parlé, tout à l’heure, il me semble.
                        Mais qu’avais-je rêvé ? Quel étrange sommeil !
(elle se soulève)         
 Quoi ! tu n’étais pas là, penché sur mon réveil ?
                        J’ai peur. Les arbres ont d’étranges attitudes.
                        Lysandre ?… Plus personne, et c’est la solitude.
(elle est maintenant debout, face à la forêt immobile)
                        Plus rien que la chanson monotone du vent,
                        Que les étoiles d’or, que les chênes mouvants.
                        Réponds-moi, la forêt : qu’a-t-on fait de Lysandre?

VOIX DE LUTIN (montant de la forêt, légère comme un bruit d’insecte)
                        Ô vierge, ton amour est pareil à la cendre
Qui flotte au vent du soir sur le feu des bergers.
Tout ceci n’est qu’un rêve, impalpable et léger.
Il faut savoir aimer comme les fleurs fleurissent
Pour être belle un soir. La vie est le caprice
D’un rêveur éternel.

HERMIA                                          C’est vrai, je l’ai aimé.

LA VOIX         La brume certains soirs ébauche sur les prés
                        Des contours indécis et des formes de rêve
                        Qui se mêlent entre eux et jamais ne s’achèvent.

HERMIA          J’ai senti, j’ai vécu ; mon cœur inapaisé
                        Se ressouvient encor de son dernier baiser.

LA VOIX         Un poète a rêvé ces amours éphémères,
                        Cette ombre et ce silence et ce bois légendaire.

HERMIA          Je sentais, je vivais ; ô grands arbres dormants,
                        Répondez-moi : qu’avez-vous fait de mon amant ?
                                                                                    Elle sort.

LA VOIX (limpide, dans l’immense solitude du décor)
                        Nous sommes les lutins tapis sous les broussailles,
                        Sur nos bonnets d’argent des grelots d’or tressaillent. (Acte III, scène VI)

Viviane et Ariel
ARIEL. – Que le sourire de l’aurore t’éveille chaque matin dans des pensées harmonieuses ! Que la lumière de tes jours descende sur ton front comme une grâce toujours nouvelle ! Que nulle mélancolie n’attriste tes soirs et que, chaque nuit, ton âme s’apaise, large et silencieuse, comme le ciel étoilé ! Ainsi je te salue, ma bien-aimée : que ne suis-je un oracle ! Ces mots seraient un présage et une divination. Ah ! Viviane, j’ai brisé pour toi le sceau d’un long silence. Je t’aime, et c’est une simple chose ; mais avant de te la dire, les mots se pressèrent en foule sur mes lèvres et se disputèrent le souffle de ma voix dans un tumulte étrange.

______________________________________________________________


À propos du Théâtre

Ma Mère l’Oye, la première des pièces ici réunies (et la plus tardive, datant de 1913) s’apparente à un conte de fées […]. Le Songe d’une nuit d’été (1908), […] réécriture « ad usum Galliæ » du Midsummer Night’s Dream. Marcotte ne se contente pas de ramener Shakespeare à la raison classique : il multiplie les références aux peintres du XVIIIe siècle, il réagence la fable au gré de sa fantaisie.
Histoires Littéraires : avril-mai-juin 2012, volume XIII, n° 50







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire