vendredi 26 décembre 2014

Bernard Marcotte et Louis Jouvet



    Il est probable que Bernard Marcotte a connu Louis Jouvet par l’intermédiaire du Groupe d’Action d’Art dans lequel Louis Jouvet était entré (Bernard Marcotte avait participé à sa fondation avec Roger Dévigne, qu’il avait connu au lycée Louis-le-Grand, où tous les deux se trouvaient pour préparer le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure).
    La rencontre entre Louis Jouvet et Roger Dévigne est racontée par ce dernier dans un texte inclus dans l'Anthologie des écrivains du Ve. Paris et le Quartier latin, de Gérard de Lacaze-Duthiers (Pierre Clairac, éditeur, 1953) : Une pendaison de crémaillère, rue Daubenton en 1910 (p. 108-114). Elle se fit après un Appel à la jeunesse, publié dans le 1er numéro (paru en décembre 1907) de La Foire aux Chimères, revue littéraire que Roger Dévigne venait de fonder avec d'autres. 
   Il (Louis Jouvet) tenait à la main, comme laisser-passer, le numéro 1 de La Foire aux Chimères, organe des écrivains artistocrates et visionnaires.
   – Je m’appelle, conclut-il, Louis Jouvet. Je suis étudiant en pharmacie. J’ai lu votre appel dans La Foire aux Chimères. Je suis des vôtres.
    Louis Jouvet était, par sa mère, originaire des Ardennes. Aurait-il pu y rencontrer Bernard Marcotte ? Cependant, il a fait des études au collège Notre-Dame de Rethel, mais Bernard Marcotte au collège de Charleville (cf. une note rédigée par Paul Tuffrau, un ami de Bernard Marcotte).

   Une amitié s'est nouée entre Bernard Marcotte et Louis Jouvet, dont témoigne leur correspondance. Près de quarante lettres ou billets de Bernard Marcotte, adressées à Louis Jouvet ou à sa femme, Else, sont désormais regroupées dans le Fonds Louis Jouvet, conservé au Département des arts du spectacle de la BNF (cote LJMN 129). Ces lettres, comme toutes les lettres de Bernard Marcotte à ses amis, sont très vivantes, fantaisistes ou plus poétiques, émaillées d'indications sur la vie de Bernard Marcotte ou celle de Louis Jouvet, et montrent combien le premier suivait la carrière théâtrale du second, qui peu à peu abandonnait ses études de pharmacie... Leur ton changera après le déclenchement de la Première Guerre mondiale : on y trouve alors toute la nostalgie de Bernard Marcotte pour la période d'avant-guerre... Ainsi écrivait-il le 20 janvier 1915 :

Cette promenade et quelques autres, le ballet de Couperin, les soirées au Vieux-Colombier, les lectures de Rabelais, constituaient le fond de ma vie morale dans les tranchées. Je me perdais pendant des heures en de longues rêveries où tous mes souvenirs repassaient un à un, lentement, comme une chose merveilleuse. 
   Après la mort de Bernard Marcotte, survenue en 1927, Paul Tuffrau, qui préparait une étude sur lui, demanda, c'était en 1934, à Louis Jouvet de lui prêter ces lettres, ce que fit Louis Jouvet, en rappelant combien il gardait le souvenir de Bernard Marcotte [1]

J’ai eu grand plaisir à recevoir votre lettre, pour tout ce qu’elle contient d’une amitié commune qui m’est, à moi aussi, toujours bien chère. [...] Je vous aiderais de tout mon cœur, bien volontiers, dans la tâche que vous voulez entreprendre.
    Louis Jouvet joua le rôle de Don Quichotte, dans Le moulin des chimères, pièce en vers en un acte de Bernard Marcotte, représentée à l'Université Populaire du Faubourg Saint-Antoine le 18 juillet 1908, pièce dont malheureusement le manuscrit (unique), qui avait été confié par Bernard Marcotte à Louis Jouvet, a été perdu. 

   D'autre part, Louis Jouvet lut un poème de Bernard Marcotte, La statue, lors de spectacles, le 21 septembre 1908 à Angoulême, puis le 28 février 1909 à l’Université Populaire du Faubourg Saint-Antoine. (Revue de la Société d’histoire du Théâtre, I-II, 1952, Louis Jouvet. 1887-1951. Notes et documents, p. 87)

[1] Lettre conservée dans le Fonds Louis Jouvet de la BNF : cote LJMN 39.


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Le numéro 14-15, daté de mai 2015, de la revue littéraire L'Œil bleu, comporte la publication de plusieurs des lettres écrites par Bernard Marcotte à Louis Jouvet (p. 3-33) [2]

Ce numéro peut être commandé sur le site de la revue : 
http://revueoeilbleu.blogspot.fr/ 

(59, rue de la Chine - 75020 Paris – 
E-mail : associationoeilbleu@yaho)




[2] La plupart de ces lettres sont conservées dans la Fonds Louis Jouvet de la BNF (cote LJMN 129).






dimanche 21 décembre 2014

Bernard Marcotte et Roger Dévigne



Roger Dévigne fut un homme aux multiples talents : il fut poète, romancier, journaliste, s'intéressa au folklore, puis dirigea la Phonothèque nationale...

En 1905, il était au lycée Louis-le-Grand, dans la même khâgne que Bernard Marcotte (et Paul Tuffrau).  Peu après, il fonda le Mouvement visionnaire, pour célébrer la beauté dans la vie et dans l'art, l'imagination et la liberté dans la création... Pour en diffuser la pensée, il créa, sous le pseudonyme de Georges-Hector Mai, une revue, La Foire aux Chimères, avec Lucien Banville d'Hostel, André Colomer, Gabriel-Tristan Franconi, Bernard Marcotte, et d'autres... Cette revue ne parut que jusqu'en juin 1908. Les Actes des Poètes lui succédèrent, jusqu'en 1911. 


Bernard Marcotte publia dans ces deux revues : 
La Foire aux Chimères :
- N°1. Décembre 1907
            Autour de la mort
            Les comédiens (poème)
            La statue (poème)
- N° 2. Du 15 janvier au 15 février 1908
            Idéalistes et Bouffons. Comme quoi le bon saint Don Quichotte décloua Monseigneur Jésus (poème)
            II. – La parodie
            III.  – Les retours
- N° 3. Imprimé en mars pour avril 1908
            Les tombes (poème)
- N° 4. Imprimé en mai pour juin 1908
            Idéalistes et Bouffons : Le Moulin des Chimères. I. – Le défi (poème)
 Les Actes des Poètes :
- N° 4. Mars 1910
            Vierges de France (poème)
- N°5. Avril 1910
            Une nuit…. (Fragment) (poème).

Dans un article paru dans Les Nouvelles, datées des 25-26 janvier 1912, Le Prix de Rome des Poètes, Roger Dévigne reconnaissait:
Seul, le discret et pur Bernard Marcotte s'avance en tête, et bien en avant de tous.
Mais sa sensibilité, trop délicate, ne lui permet pas d'affronter les hasards d'un concours.

Après la Première Guerre mondiale, Roger Dévigne continua à tâcher de faire connaître les œuvres de Bernard Marcotte. Il avait fondé une nouvelle revue, L'Encrier. Dans son numéro 1, paru en mai 1919, il plaidait pour la réédition des Fantaisies Bergamasques, le seul livre de Bernard Marcotte paru de son vivant, en 1913, mais dont la diffusion n'avait été que très limitée : 

Par un jeu singulier de son destin, Bernard Marcotte, qui est vraisemblablement un des premiers prosateurs de notre génération, n’a jamais publié qu’un livre, presqu’à son corps défendant, et pour le voir aussitôt comme escamoté par fées malignes et ces lutins philosophes dont Marcotte fait, à l’ordinaire, sa compagnie.

À cette heure, il soigne des blessures, une main mutilée… Il sut, comme tout homme de goût, faire figure de héros,  se couvrir de palmes, de peine et de gloire. Mais il eut la grâce de pouvoir, enfoui dans la boue et le sang pourri des tranchées, écrire des traités de joie, de lumière, de fines aventures : Le traité de Sapience, Ma Mère l’Oye…

Les Fantaisies Bergamasques, éditées en 1913 par le Temps Présent, virent la mort, la guerre frapper des éditeurs et un livre que la critique n’a pas assez connu, que le public ne saurait ignorer plus longtemps.

Il serait aussi prétentieux que maladroit de prétendre enfermer dans la boîte rectiligne d’une analyse ce songe ondoyant où gambadent, pérorent, rient et passent les Arlequins, les Docteurs, les amoureuses de Bergame, des Flandres et de tous les pays où la Fantaisie a droit de péage…

J’ai donc tenté de choisir un morceau dont l’arrachement ne fut point une profanation. Je crois l’avoir trouvé dans la préface. Je vous l’offre, brin isolé d’une belle et riche gerbe, dans l’espoir que vous voudrez et saurez, par vos propres moyens, savourer tout au long Les Fantaisies Bergamasques de Bernard Marcotte.
Par la suite, toujours dans L'Encrier, Roger Dévigne publiait, en quatre livraisons, de février 1920 à mai 1921, Ma Mère l’Oye, pièce de théâtre de Bernard Marcotte.

Entretemps, Roger Dévigne parlait de Bernard Marcotte lors d'une causerie dans le salon de Mme Aurel (Le Rappel, jeudi 26 juin 1919 [1], p. 2). Et en 1921, un ou des poèmes de Bernard Marcotte furent lus lors d'une réunion des "Amis des fées", une association fondée par Roger Dévigne [2].

Plus tard, Roger Dévigne consacra un article à Bernard Marcotte, dans le numéro du 1er janvier 1938 du journal littéraire Jean-Jacques, consacré à des auteurs disparus : Chants interrompus (Hommage à quelques écrivains français dont l’œuvre a été interrompue par une mort prématurée) [3], Bernard Marcotte, tué deux fois, dans lequel il dressa un vibrant hommage à son ami :
   Je sais, je sais… C’est la guerre qui a broyé, écrasé, le corps de  Bernard Marcotte, qui a tué d’abord sa chair, enfin son âme rayonnante, grave et paisible. Mais son œuvre, son œuvre ? Qui l’a tuée ? Qui a jeté sur elle les pelletées de terre de l’oubli ? Qui l’a ensevelie plus profondément que le corps, pendant que paradaient et salamalequifiaient aux ventes et buffets d’écrivains combattants ceux qui n’étaient pas morts et le faisaient bien voir ?...  Qui est responsable de l’effroyable oubli qui écrase cette œuvre gonflée de lumière et de joie ?... Bernard Marcotte a été tué deux fois : par la guerre et par l’indifférence des survivants. [...]
   La dernière fois que j’ai revu Marcotte, c’était à Briançon. Il y avait du soleil sur la porte de l’hôpital militaire et de la neige sur les montagnes. « Le lieutenant Marcotte, me dit un infirmier. Il est dans sa chambre. Il vous attend. »

   « Excuse-moi, Roger, fit doucement Bernard, je ne suis pas seulement dans ma chambre mais entre mes deux planches. Or, tu vois, on s’accoutume à tout. Avec ce jeu de poulies et de cordes accroché au plafond, je soulève cette anticipation de cercueil dans lequel je suis plaqué en sandwich, je redresse ce quelque chose qui subsiste de mon corps, et je lis, et je te regarde et je te parle. »

   Ô Bernard Marcotte, mon frère bien-aimé, mon camarade stoïque. Tu n’as même pas voulu que je te revoie, le lendemain, à l’heure où un soldat te roulait au soleil, sous les derniers feuillages, dans un sinistre lit à roues caoutchoutées. « Cela me gênerait un peu, malgré tout, murmuras-tu avec un pauvre sourire. Je ne veux pas que tu emportes de moi  cette image. Tiens, assieds-toi. Écoute, plutôt, ces pages de moi que tu ne connais pas. »

   Et il lut, de sa voix ferme, chaude, des pages pleines de lumière, pleines de vie, pleines d’une joie philosophique et inflexible…
Et, le 16 janvier 1948, dans une lettre adressée à Louis Jouvet [4], un ami commun, qui aussi avait été du Mouvement Visionnaire, il le sollicitait : 
   Il faudra, quand tu seras à Paris, que tu trouves une demi-heure pour venir au labo de la Phonothèque Nationale. Certes l’industrie a enregistré ta voix et, bien entendu, nous l’avons. Mais j’aimerais que tu dises, devant notre micro, un poème de Bernard Marcotte. Ainsi, nous rendrions, toi-moi, un suprême hommage au cher camarade. Ainsi pourrait-il figurer dans notre Anthologie Sonore des Poètes, où il y a (je cite, en vrac) Kipling, Verhaeren, Apollinaire, Paul Fort, Paul Valéry, Paul Claudel, etc, etc..
   Qu’en penses-tu ? 

[1] Disponible sur Gallica.
[2] Belles-Lettres, juin 1921, n° 24, p. 663.
[3] BNF - cote : MFILM JOA-401 (1937-1939).
[4] Les lettres de Roger Dévigne à Louis Jouvet ou à Madame Else peuvent être consultées dans le Fonds Louis Jouvet de la BNF (Département des Arts du spectacle) (cote LJMN – 90).